Vendredi 2 janvier 2009
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Un film tchèque sur les écrans français: pas si courant. Chronique du Monde sur Moi qui ai servi le roi d'Angleterre.
iri Menzel est l'une des
grandes figures du cinéma tchèque des années 1960, celui de l'éclosion de Milos Forman, Ivan Passer, Jan Nemec. Sélectionné au Festival de Cannes en 1968, son film
Trains étroitement
surveillés ne pût y être projeté, victime des évènements. Son nom est lié à celui du grand romancier Bohumil Hrabal, dont il adapta plusieurs textes, y compris ces
Trains... : les
deux créateurs partagent la même vision tragi-comique de la vie, le même goût du anti-héros. Muselé par la censure après la normalisation des années 1970, il a pu, avec sa compatriote Vera
Chytilova, sortir de la quarantaine politique en signant des comédies ironiques. Il obtient le Prix spécial du jury à Venise en 1980 pour
La Chevelure sacrifiée, concourt aux Oscars en
1986 pour
Mon cher petit village, se voit décerner l'Ours d'or à Berlin en 1990 pour
Alouettes, le fil à la patte, film qu'il avait tourné en 1969 et que les communistes avaient
mis au placard, prenant ombrage de sa dénonciation de la vraie nature de la "démocratie populaire".
C'est encore une fois à partir d'un texte de Hrabal (réédité chez Robert Laffont) qu'il a signé ce film, gros succès dans son pays et choisi par les autorités pour le représenter aux Oscars en
2007. Il s'agit d'une évocation caustique de l'ascension sociale, puis du déclin, d'un jeune garçon de café obsédé par son rêve de devenir millionnaire. Le film commence lorsque cet homme vieilli
sort de quinze ans d'internement par les communistes. Et raconte en flash back la vie du petit arriviste candide, complexé mais arriviste, amoral et sans conscience politique. Empruntant les
effets artistiques du cinéma muet, puis alternant saynètes parodiques et envolées poétiques avec essaims de belles filles nues, Menzel subvertit la morale sociale en faisant mine de dépeindre au
premier degré un comportement irresponsable. Tout en moquant ses compatriotes qui sont prêts à se mettre à quatre pattes pour glaner quelques sous, le narrateur chaplinesque dépeint son
apprentissage de la débrouillardise malhonnête, fait l'apologie de l'opportunisme sans scrupules, gravit les échelons de la fortune en pactisant avec des prostituées, avant d'être décoré par
l'empereur d'Ethiopie, de courtiser une occupante allemande qu'il épouse et qui décide de faire fortune en raflant des timbres de collection dans les appartements de juifs déportés.
Moi qui ai servi le roi d'Angleterre est une fresque acide où tout réussit au nabot qui profite du malheur des autres. Le film dépeint comme un morceau de bravoure d'opérette la
sélection de belles tchèques blondes destinées à être engrossées par des soldats allemands et servir de mères porteuses d'enfants au sang aryen. Résolument déterminé à souligner le ridicule des
puissants guettés par le balancier de l'Histoire, à ridiculiser l'inconscience des riches et à peindre l'absurde des changements de régimes, Menzel filme ces épisodes comme des coups de théâtre
burlesques et laisse le spectateur juge de l'inhumanité de son (faux) porte-parole, être sans sentiment, sans notion du bien et du mal. Dérangeante, sa démonstration est peut-être un rien datée
dans sa facture.
Source: Jean-Luc Douin,
Le Monde, 7/5/2008